« Si l’histoire de vie de Bernard Turuvani mérite un
arrêt important sur son expérience de l’exploit en haute montagne, il ne
convient plus aujourd’hui de s’y arrêter pour tout expliquer de sa démarche
artistique.
La montagne s’estompe et l’imaginaire la remplace ou
plutôt la fait signifier autrement.
La technique même en dit long : froisser du papier, le
mouiller et le peindre pour faire surgir une trompeuse troisième dimension,
voilà l’astucieux moyen de la faire disparaître.
Sous des ciels noirs, de nouveaux horizons apparaissent
et la minéralité suggérée se commue alors en une introspection de l’univers et
partant de l’Homme…
Quiconque osera s’engager sur ces nouvelles voies de
l’imaginaire aura l’émotion de se confronter à l’extase de sexes féminins, de
cavités matriarcales, de pénis ou de seins laiteux.
D’autres enfin pourront se prélasser dans les arcanes et
les plis de la mémoire en devisant sur les dangers de l’amnésie qui peut
conduire au pire lorsqu’elle est manipulée à des fins politiques.
Heureux brassage de l’imaginaire et percutante incitation
à nous livrer à une introspection critique que nous propose Bernard Turuvani en
ce début de siècle pour le moins chaotique. »
Jacques Hainard
Directeur du Musée d'ethnographie de Genève
Janvier 2009
Montagnes : Etat des lieux
Thème
récurrent, la montagne offre aux peintres un champ de références privilégié.
Campée comme arrière-plan, comme simple décor à la Renaissance Italienne,
encore artificielle chez les Allemands et les Flamands aux XVe et XVIe siècles,
elle prend de la consistance à l'époque romantique chez un Caspar Friedrich.
Plus récemment, Hodler ou Kirchner la traitent de loin, avec respect. Il faut
attendre l'époque actuelle pour la voir occuper le devant de la scène. Mais si
Leiter, De Taeye ou Burckhard en ont encore une vision synthétique, Turuvani la
tutoie. Il s'avance au cœur de la montagne, gravit les cimes et là, si près de
la pierre et de la glace qu'il pourrait les toucher en étendant la main, il
restitue avec force les sensations profondes qu'il éprouve à côtoyer les à-pic,
les couloirs bleus de glace, pentes vertigineuses, crevasses, séracs sous les
rimayes; on y est, on est dedans.
A la verticale plongeante, si accentuée, s'ajoute la
profondeur suggérée par des pans de montagnes latéraux successifs comme autant
de champs visuels, jusqu'à l'horizon. Là se déroulent de subtiles jeux entre
ombre et lumière, sombre et clair, entre neige et rocher sur la même paroi, qui
rendent le regard perplexe, hésitant entre le dedans et le dehors, le près et
le lointain.
La représentation de cet univers résolument
tridimensionnel appelle l'élaboration de nouveaux moyens techniques adéquats et
spontanés qui soient en rapport étroit avec la nature physique du roc et de la
glace de cet ossuaire géant. Turuvani imagine de donner à ses créations une
troisième dimension; il va moduler le support-papier de l'œuvre, le chiffonner,
le plisser, le froisser, le martyriser, raréfier par gommage, rendre chaotique
comme les morceaux démesurés de rocs impudiques, disséminés au hasard, qui
s'imposent au regard. Il s'agit bien de faire sentir cassures, brisures, arêtes
vives de ce monde anarchique et premier, purifié par le vent et le froid
jusqu'à l'extrême, réduit aux rochers, à la neige et à la glace; il s'agit de
traduire l'équilibre précaire des masses énormes dont le destin inéluctable est
l'effondrement dans l'abîme béant.
La matière est si présente, si réelle que l'on croit
distinguer les éclats cristallins sur les blocs de granit grossièrement
équarris, l'esprit de la pierre, et que l'on croit sentir les effluves de
souffre qu'à certains moments, avant l'orage en haute montagne, l'alpiniste
perçoit. Les couleurs, toutes de retenue en camaïeux gris et noir sont parfois
rehaussées de bleu froid, c'est tout; exceptionnellement d'un autre ton,
discret, pudiquement voilé.
Familier de la haute montagne, Turuvani ne s'est pas
moins libéré de toute localisation. Ses œuvres ne sont pas descriptives, elles
sont imaginaires. Mais l'émotion ressentie, qu'il restitue à travers elles, est
bien vécue. Il se positionne légitimement dans la montagne et non pas au pied
de celle-ci. Les pires pentes deviennent définitives, le vertige induit
inévitable. Tout est si vaste, si démesuré! Il faut se situer sur le terrain de
la métaphysique pour supporter l'idée de l'infini; là où pourrait se poser la
question de savoir si vraiment Dieu existe.