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Turuvani

Turuvani

Les voies de l'imaginaire

7 janvier - 6 mars

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« Si l’histoire de vie de Bernard Turuvani mérite un arrêt important sur son expérience de l’exploit en haute montagne, il ne convient plus aujourd’hui de s’y arrêter pour tout expliquer de sa démarche artistique.

La montagne s’estompe et l’imaginaire la remplace ou plutôt la fait signifier autrement.

La technique même en dit long : froisser du papier, le mouiller et le peindre pour faire surgir une trompeuse troisième dimension, voilà l’astucieux moyen de la faire disparaître.

Sous des ciels noirs, de nouveaux horizons apparaissent et la minéralité suggérée se commue alors en une introspection de l’univers et partant de l’Homme…

Quiconque osera s’engager sur ces nouvelles voies de l’imaginaire aura l’émotion de se confronter à l’extase de sexes féminins, de cavités matriarcales, de pénis ou de seins laiteux.

D’autres enfin pourront se prélasser dans les arcanes et les plis de la mémoire en devisant sur les dangers de l’amnésie qui peut conduire au pire lorsqu’elle est manipulée à des fins politiques.

Heureux brassage de l’imaginaire et percutante incitation à nous livrer à une introspection critique que nous propose Bernard Turuvani en ce début de siècle pour le moins chaotique. »

 

Jacques Hainard

Directeur du Musée d'ethnographie de Genève

Janvier 2009

 

 

 

Montagnes : Etat des lieux

 

 Thème récurrent, la montagne offre aux peintres un champ de références privilégié. Campée comme arrière-plan, comme simple décor à la Renaissance Italienne, encore artificielle chez les Allemands et les Flamands aux XVe et XVIe siècles, elle prend de la consistance à l'époque romantique chez un Caspar Friedrich. Plus récemment, Hodler ou Kirchner la traitent de loin, avec respect. Il faut attendre l'époque actuelle pour la voir occuper le devant de la scène. Mais si Leiter, De Taeye ou Burckhard en ont encore une vision synthétique, Turuvani la tutoie. Il s'avance au cœur de la montagne, gravit les cimes et là, si près de la pierre et de la glace qu'il pourrait les toucher en étendant la main, il restitue avec force les sensations profondes qu'il éprouve à côtoyer les à-pic, les couloirs bleus de glace, pentes vertigineuses, crevasses, séracs sous les rimayes; on y est, on est dedans.

 

A la verticale plongeante, si accentuée, s'ajoute la profondeur suggérée par des pans de montagnes latéraux successifs comme autant de champs visuels, jusqu'à l'horizon. Là se déroulent de subtiles jeux entre ombre et lumière, sombre et clair, entre neige et rocher sur la même paroi, qui rendent le regard perplexe, hésitant entre le dedans et le dehors, le près et le lointain.

La représentation de cet univers résolument tridimensionnel appelle l'élaboration de nouveaux moyens techniques adéquats et spontanés qui soient en rapport étroit avec la nature physique du roc et de la glace de cet ossuaire géant. Turuvani imagine de donner à ses créations une troisième dimension; il va moduler le support-papier de l'œuvre, le chiffonner, le plisser, le froisser, le martyriser, raréfier par gommage, rendre chaotique comme les morceaux démesurés de rocs impudiques, disséminés au hasard, qui s'imposent au regard. Il s'agit bien de faire sentir cassures, brisures, arêtes vives de ce monde anarchique et premier, purifié par le vent et le froid jusqu'à l'extrême, réduit aux rochers, à la neige et à la glace; il s'agit de traduire l'équilibre précaire des masses énormes dont le destin inéluctable est l'effondrement dans l'abîme béant.

La matière est si présente, si réelle que l'on croit distinguer les éclats cristallins sur les blocs de granit grossièrement équarris, l'esprit de la pierre, et que l'on croit sentir les effluves de souffre qu'à certains moments, avant l'orage en haute montagne, l'alpiniste perçoit. Les couleurs, toutes de retenue en camaïeux gris et noir sont parfois rehaussées de bleu froid, c'est tout; exceptionnellement d'un autre ton, discret, pudiquement voilé.

Familier de la haute montagne, Turuvani ne s'est pas moins libéré de toute localisation. Ses œuvres ne sont pas descriptives, elles sont imaginaires. Mais l'émotion ressentie, qu'il restitue à travers elles, est bien vécue. Il se positionne légitimement dans la montagne et non pas au pied de celle-ci. Les pires pentes deviennent définitives, le vertige induit inévitable. Tout est si vaste, si démesuré! Il faut se situer sur le terrain de la métaphysique pour supporter l'idée de l'infini; là où pourrait se poser la question de savoir si vraiment Dieu existe.

Alain Petitpierre. Galerie 2016. Bruxelles.